12 février 2007
Charlie Hebdo en procès II- De l'Anti-racisme© et de son bon usage
[Le jeudi 8 février, le procureur a requis la relaxe de Charlie Hebdo, ce qui ne présage en rien de l’issue d'un procès devenu éminemment politique.
Le verdict qui sera rendu le 15 mars prochain, quelle que soit la partie à laquelle il fera droit, risque fort de ne pouvoir infléchir le courant médiatique qui s’est emparé de cette affaire. Impuissante à solder les comptes, la décision de justice qui sera rendue ne manquera pas de cristalliser des rancoeurs qui aujourd’hui s’exposent en toute impunité, exaltées par les effets conjugués de la concurrence victimaire et de l’instinct grégaire. En effet, à en croire les soubresauts qui agitent la blogosphère à l’occasion de ce procès, il semblerait que la France soit passée du statut d’Etat à celui de terrain vague, où s’affronteraient virtuellement des hordes d’islamophobes et d’antisémites plus ou moins talentueux dans l’expression de leur vice. En atteste la disparition, au fil des interventions, de la problématique juridique soulevée par cette affaire au profit d’une élection de la victime la mieux opprimée. C’est ainsi que, progressivement, le débat public cède la place à une compétition de perdants, sponsorisée par les fastes de l’Anti-racisme© et n’ayant à offrir aux participants qu’un seul lot de consolation : la désignation de coupables. Le texte ci-après est dédié à ces hérauts de la tolérance et du respect qui, depuis quelques jours, s’emploient à chasser les sorcières.]
De l'Anti-racisme© et de son bon usage

"Dans l'idée d'orthodoxie et d'hérésie se cachent les vices les plus mesquins ; ces vices auxquels les intellectuels sont particulièrement sujets : l'arrogance, l'ergotage, la certitude, la vanité intellectuelle."
Tolérance et responsabilité intellectuelle. Karl Popper.
Tolérance et responsabilité intellectuelle. Karl Popper.
Raciste ! Il suffit aujourd’hui que cette accusation retentisse pour que se mette en branle un processus inéluctable, où l’interpellé est tenu de prouver son innocence par tous moyens, sous peine de lynchage médiatique si ce n’est de poursuite judiciaire, la mort sociale lui étant promise dans les deux cas. En règle générale, la plaidoirie du stigmatisé paraît aussi burlesque que le grief dépourvu de fondements, faite d’invocations généalogiques éplorées, de la mobilisation immédiate du roman familial et du rappel d’amitiés aux consonances d’alibi… Bref, tout élément constitutif d’un certificat de bonne moralité, formalité devenue indispensable à l’expression de toute opinion n’étant pas rigoureusement cosmopolite.
Dans cette farce accusatoire, immanquablement placée sous l’égide de la tolérance et du respect, l’univers entier semble s’être rétracté en une seule interrogation : Peut-on n’être point cosmopolite sans être ontologiquement xénophobe ?
Eu égard aux valeurs qu’elle tente de concilier depuis sa formation républicaine, la France ne pouvait indéfiniment éluder cette question, aussi absurde puisse-t-elle paraître. En effet, née de la plus atypique des rencontres, d’un improbable ménage à trois qui n’en fut pourtant pas moins mariage de raison, il était inévitable qu’un pays s’honorant à ce point de ses contradictions soit amené à répondre de sa singularité.
Pour mémoire, rappelons que sans le pouvoir médiateur de la fraternité, la liberté qui par essence cherche à se propager n’aurait jamais su s’accommoder d’une telle promiscuité avec le principe d’égalité, dont la vocation première est de délimiter des espaces inviolables. Liberté, Egalité, Fraternité n’ont eu de sens que sous une forme unitaire. Nul doute que la France tente désormais de survivre au tumultueux divorce de ces valeurs : la fraternité n’y est plus que ponctuelle, le droit à la différence dispute à l’égalité des droits la garde de la République, la liberté n’étant plus qu’un droit à l’inconséquence.
A priori, on ne saurait donc reprocher à ce pays de refaire sa vie avec la Tolérance, ou du moins de la fréquenter avec une assiduité certaine. D’autant plus qu’il est toujours périlleux de troubler une cérémonie prévue de longue date, et à plus forte raison quand il s’agit d’affirmer que la mariée est une putain doublée d’une usurpatrice. Cela ne se fait tout simplement pas, ou du moins jamais sans s’attirer de solides inimitiés. On choisit en général de se taire à jamais en passant sous silence le terrible pressentiment. Pourtant, l’on est bien forcé de confondre cette idéologie qui entend aujourd’hui se faire passer pour digne fille de Voltaire.
Dans son Dictionnaire philosophique, celui-ci écrivait : « Qu'est-ce que la tolérance ? C'est l'apanage de l'humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesses et d'erreurs ; pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c'est la première loi de la nature ». Or, quel est le rapport entre cette invitation à l’humilité intellectuelle formulée par Voltaire et celle que l'on appelle aujourd’hui Tolérance, cette vaniteuse conviction qui prétend orienter le courant des idées vers ses stations d’épuration et ne laisser subsister que l’amour du lieu commun ? Élevée au rang de valeur transcendantale, considérée comme une fin en soi mais employée à des fins de non-recevoir, la Tolérance règne désormais au détriment de toute autre forme d’intelligence, bien décidée à n’épargner personne. Pas un débat public qui ne puisse se tenir, pas une question de société qui ne puisse être posée sans qu’elle fasse son entrée triomphale. La Tolérance est une convive imposée et partout à son aise ; à tel point que l’on se sent désormais partout chez elle.
De procès en vindictes populaires, elle étend ainsi son empire du lieu commun, étouffant méticuleusement la raison au profit du Respect, ce dieu dépourvu de tout message. On en est arrivé à ce point d’absurdité que, sous les auspices de son impérieuse bonté, les bûchers médiatiques font office de phares du monde civilisé. La Tolérance, telle que nous la connaissons aujourd’hui, a remplacé le pardon réciproque de nos idioties par une insultante complaisance, par ce souverain mépris de l’intelligence qui consiste à proclamer l’équivalence des situations et des idées.
C’est ainsi que l’Anti-racisme© cesse progressivement d’être une forme d’intelligence sociale pour n’être plus qu’un réflexe politique, une idéologie au sens où Althusser l’entendait, c’est-à-dire une démarche où « les réponses précèdent les questions », une posture philosophique qui verrouille les situations par avance. En ce sens, l’Anti-racisme© actuel correspond à un recours inconsidéré au précepte socratique selon lequel « mieux vaut subir l’injustice que la commettre », incitant à confondre la tolérance avec un état de passivité devant l'histoire, au risque de voir l’injustice croître par défaut de résistances.
Aussi est-il aujourd’hui nécessaire de redonner à la tolérance toute sa portée philosophique et de battre le rappel : "Qu’est ce que la tolérance ? L’apanage de l’humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesses et d'erreurs ; pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c'est la première loi de la nature."
Karl Popper, traduisant librement la définition de Voltaire, en a considérablement enrichi le sens, comme en réponse aux dangers de ce relativisme à outrance "qui ressort d'une tolérance laxiste" et "conduit au règne de la violence". En effet, chez Popper, la tolérance est cette "conséquence nécessaire de la conscience que nous avons d'être faillibles", un état de nécessité qui "en appelle à notre honnêteté intellectuelle" (1). En d’autres termes, la tolérance s’entend comme un impératif moral doublé d'une exigence intellectuelle, et non comme un assentiment systématique à toute contradiction. À défaut de sauvegarder cette dualité essentielle dans la manipulation de la tolérance, la raison cèdera à la bienpensance avec les conséquences que l’on sait, et l’on ne parviendra plus à discerner dans quelles circonstances l’Anti-racisme© protège et quand il devient source d’oppression.
Illustration 2: Vanité, Pieter Claez (1630, La Haye, Mauritshuis).
Notes
1- Tolérance et responsabilité intellectuelle, Karl Popper, Conférence, Université de Tübongen, 1981, (trad. M.-F. Folcher et M.-V. Howlet, CNDP, 1990)
16:20 Publié dans L'Anti-racisme© | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Charlie Hebdo, Procès, Philippe Val, Dalil Boubakeur, Islam, Liberté d'expression, Anti-racisme



Commentaires
Ouais. "Raciste" semble être devenu le nouveau point Godwin de toute tentative de débat...
Ecrit par : Liquid | 16 février 2007
Liquid, vous m'avez contraint à traîner mes guêtres virtuelles du côté de Wikipédia et consorts, en étant la troisième et fatidique personne à évoquer ce "point Godwin" au cours des derniers jours, dont j'ignorais l'existence théorique bien qu'en ayant déjà subi les effets, comme tout un chacun.
Ceci dit, je pense devenir un fidèle de votre blog, ( mention spéciale du jury pour l'apocalyptique examen de permis de conduire!).
PS: S'il vous prend des envies d'affliction, les commentaires postés sur agoravox à la suite de cet article ont en partie confirmé sa teneur...
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=19324
Ecrit par : J-C.Moreau | 16 février 2007
Cher Liquid, tu vois, nous sommes d'acharnés adorateurs de ton blog et te supplions de revenir.
@ Jean-Christophe : belle découverte, n'est-ce pas ?
Bonne journée à vous deux.
Ecrit par : Cosmic | 19 février 2007
Quand vous soulignez que l'expression de toute opinion non "rigoureusement cosmopolite" est subordonnée à
l'exigence d'un "certificat de bonne moralité", j'entends l'écho de nombreuses interpellations où l'exposé des curriculum vitae en présence prend le pas sur l'opposition des idées, le débat se diluant jusqu'à n'être plus qu'un informe brouet où chacun tire à soi la couverture de lin blanc (tissée main et achetée au commerce équitable bien entendu !).
A moi le plus grand nombre de "potes homo" ou de "bons arabes". Secourez-moi, mendiants auxquels un sou fut donné sur le boulevard Magenta, pas plus tard que samedi dernier. D'ailleurs, j'adooooore le couscous !
Et le petit-fait-vrai se presse au portillon...
La conversation se fait règne de l'anecdote intime, destinée à soutenir la colonne vertébrale d'une pensée défaillante, en manque d'arguments, reposant justement sur la plus simple opinion, celle qui n'est fondée que sur l'atmosphère ambiante. Jauger les idées ne peut plus se faire qu'à travers le reflet de la vie supposée du contradicteur, qu'il se doit d'offrir en pâture à tout lecteur sur l'autel de la sincérité. Et s'il n'obtempère pas, on "suppose", de toute façon, on en sait déjà long, mine de rien... 'suffit d'pas grand chose, c'est bien connu.
Vous souhaitez vous faire une opinion des écrits de tel ou tel ? Sachez tout d'abord qui est circoncis, qui a fait ses pâques, puis triez. Le temps dévolu à la lecture se doit d'être soumis à ce pré-requis.
Je soulignerais donc, pour revenir à votre analyse, qu'il ne s'agit pas simplement de pouvoir exprimer une conviction qui ne soit pas cosmopolite, mais de pouvoir exprimer toute conviction, tout début d'idée, tout argumentaire. Sur quelque sujet que ce soit, il est parfois impossible de pouvoir s'exprimer sans se voir prétendument dévoilé et limité dans le même temps.
Avant d'être un être pensant, je suis une femme, athée, influencée -comme de juste : n'oubliez pas que je suis une femme- par les opinions formatées de l'homme supposé juif sioniste que je fréquenterais. Je caricature à peine.
Au lieu de répondre aux idées, on attaque l'identité, on la remet en question, il s'agit de dessiner l'autre avec des traits connus, reconnaissables, d'imposer à la pensée les limites des catégories à la mode.
Au-delà de cette première agression, on dénie à l'interlocuteur jusqu'au droit de changer d'avis, d'évoluer, de confronter sa pensée, donc de la creuser. C'est cette dimension du débat, un de ses intérêts pourtant le plus évident, qui se retrouve nié. Votre texte sonne comme un avis de recherche. Nous avons perdu le sens du mot débat, la pesée des âmes prétend advenir au premier chapitre. Il n'y a dès lors plus de débat qui vaille, l'échange se limitant au conversationnel de comptoir, où, effectivement, comme vous le soulignez, le mot "tolérance" tient lieu de laissez-passer.
S'il fallait illustrer cela par l'anecdotique, je citerais ce fait étrange où des journalistes s'interdisent -ou se voient interdire- de présenter un journal télévisé pour délit d'opinion politique, voire de vie privée (ceci étant, personnellement, je me passe très bien d'un certain "journalisme"). Et le serpent se mord la queue.
On pourrait apprécier au contraire de connaître le parti pris d'un journaliste, l'angle sous lequel il prétend nous présenter une information, si tant est qu'il ne puisse jamais mettre à distance son opinion pour présenter celle d'autrui. On devrait trouver plus que suspect le fait que soit glorifié le sacrifice que tel journaliste ferait de ses opinions autant que de son travail en se retirant du débat public, en occultant sa capacité à travailler, malgré cela, en conscience, avec un tant soit peu d'intégrité. Ce que l'on semble retenir de ces disparitions temporaires d'acteurs du petit écran, c'est cet hymne au délit d'opinion.
Pour en revenir à votre texte, je dirais qu'il confirme cette impression que l'on peut avoir d'être tantôt réduit à un être chez lequel toute intimité précède la pensée, tantôt réduit à une part de notre pensée, laquelle serait figée dans une sorte d'instantané. Quelque soit le biais par lequel on interrompt le débat, tout est bon pour le faire dégorger jusqu'à rendre l'âme.
En espérant n'avoir pas fait dériver par trop votre propos, en ne soulignant qu'un seul de ses aspects.
Anka
Ecrit par : Anka | 04 mars 2007
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