28 mars 2007

Sebastien Schuller - Weeping Willow

Pour pallier à la pénurie de plume, rien de tel que quelques notes imprimées dans l'éther...

 

 

 

 

 

Le site de Sebastien Schuller

18 mars 2007

Tout à l'égo conversationnel, par Anka

 

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A la fin d’un repas arrosé, en nocturne, arrive enfin ce moment où l’on rejoue la Traviata des grands soirs, maintes fois répétée, la sempiternelle ritournelle egotico-lyrique.

Ne serions-nous que livres de récitation ?

On peut sentir se profiler la posture bien avant qu’elle ne se pose. Un tremblement, des paroles qui se bousculent. Est-il l’heure ? Ô enfin... remplir l’espace ! Machine en expansion, Big-Bang, implosion-explosion, chaos du dialogue.

Dans la conversation, si l’étymologie nous prêtait flanc, nous apprendrions à nous « fréquenter », nous vivre proche. Frôlement, frottement, affrontement de mots. Quand nous conversons, je me verse avec toi au centre de la table. Regardons-nous baignant dans le tanin.

Nous proposons une étymologie toute différente. Con-versare : verser ensemble.

De ce que chacun apporte d’obole à la parlotte, combien charrions-nous d’appendices uniquement destinés à redorer la superbe ? Combien pour l’admiration ? la simple vêture en majesté du moi.

Ce moment où j’entends l’écho de paroles posées régulièrement sur ce que chacun livre de soi me paraît mensonger. Il y a ce que l’on dit avec sincérité, ces phrases qui vous ressemblent dans l’instant sachant se faire obsession, qui disent la création, la volonté, l’affirmation de soi autant que la poésie singulière que ceux que j’aime charrient sous leurs pas. Mais le disque rayé se répète parfois avec moins d’incarnation réelle que de transcendance de l’habitude ; ces mots qui se délitent dans l’instant même où je les vois heurter les lèvres. Ca rengaine.

L’entrée en scène se prépare, c’est là, une embuscade se profile à l’horizon, la main se tend vers le bras mécanique : « Le disque va reprendre, messieurs mesdames, à l’endroit exact où celui qui profère va nous offrir sa poésie... » La discussion promet de s’abîmer. Tentation d’Icare au premier élan. Si tu voles trop bas, l’eau alourdira tes ailes. 

Et l’on sent la cassure du dialogue. Les lèvres s’entrouvrent, se referment un bref instant, attendant le mot exact, le juste prétexte à la profération quasi oraculaire du moi, dévoilé autant que factice. Si tu voles trop haut, l’ardeur du soleil les fera fondre.

Lorsqu’il est temps, la parole se fait urgente, la voix forte dans l’attaque. Une phrase, deux parfois, souvent un simple syntagme, lancés avec force et vigueur. Et l’on peut respirer, s’appliquer enfin, car l’auditoire conquis n’a plus d’autre choix que de laisser le vase dé-croupir en répandant son aumône de lyrisme. Quelques mots urgents, puis ce silence, le temps que le comédien s’avance sur la scène, brigadier en main, pour asséner les trois derniers coups, lents, mesurés, profonds, qui scellent le rôle de chacun, du récitant au spectateur. Quand des douze coups les plus rapides ont fusé, le spectateur n’a plus le choix, il doit laisser se dérouler la pièce, sous peine de ne pouvoir jamais monter sur les planches à son tour. Au chantage de l’ego l’on doit la qualité d’écoute de l’auditoire.  

Cette parodie est parfois charmante, tendre, touchante ; parfois désuète, simple condamnation au bégaiement. Némésis condamne la parole qui trahit à ne se faire que simple écho.

Quand le quidam joue l’arlésienne, que nous ôte-t-il sinon la possibilité de l’échange sans masque ? Il destitue sans doute, aussi, nos poses personnelles, ruine notre sensation d’être seul à connaître ce travestissement du dire vrai, de la confidence quand elle se pare de gloire.

Tout ce qui se jette à la face de l’auditoire au moment du dire vrai semble frappé du sceau de la sincérité. La confidence, marée irrégulière, tisse d’une phrase à l’autre un entrelacs de vérités de l’instant et de refrains d’hier, comme autant de paravents. Sur la totalité de l’échange, s’il fallait en retrouver la trame, combien ôterions-nous de mots refuges, combien d’oripeaux pour dire la mémoire de ce que nous fûmes, un jour sans doute pas si lointain ? Combien de phrases, pour nous définir plus aisément, ne dressent de nous que le portrait que nous aimons en faire ?

 

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D. évoquait les « impostures de l’identification » au creux de l’identité. Ne serions-nous qu’une suite d’identifications à d’autres ? Attachés-rattachés, en équilibre précaire, étrange maillage de modèles reliés.

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Vaste entreprise que de vouloir cerner ce qui nous singularise. Ce que l’on serait, à défaut de ce que l’on est, semble parfois pouvoir se laisser embrasser. Ce que l’on « veut » manque parfois d’une direction qui donnerait sens à cette identité, elle qui sous l’introspection manque de texture. Je partage cette errance qu’il savait définir et qui paradoxalement, chez lui,  semble savoir naître de cette éclipse. Savoir que l’on manque à être, c’est être constitué d’une ébène qui prend forme. Se vivre limité serait cette première esquisse du contour de l’être. Définir la caractéristique de cette limite offre un premier reflet de ce que nous sommes. Dire « je me sens limité car je ne sais quel sens donner à ma vie, que créer pour m’épanouir », c’est déjà connaître la nature de la terre dont Galatée prendra corps.

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A ce « délire d’identification » que D. évoquait et par lequel il nommait l’une de nos principales relations au monde, j’ajouterais celle qui dans le dialogue nous guette en harpie : ces phrases où nous ne pouvons plus que nous identifier à nous-mêmes, car la terre est friable qui modèle notre être au moment de se « dire ». Nota bene : relire Foucault...

Plus une discussion partagée se révèle essentielle, en flirt avec l’existentiel, le grand mot, plus il s’avère nécessaire de se dire, non uniquement par égotisme exacerbé, mais parce que ce qu’Hemingway nomme « gloria » est au corps ce que l’apparent délire verbal est à la pensée : une transcendance, cette petite mort qu’il faut aller quérir.

Et cela, c’est un processus violent par essence. Le miracle n’advient qu’à la seule force de la volonté. Du miracle, la volonté est une condition sine qua non. L’éblouissement qu’offre le point d’orgue de la jouissance, du verbe comme de la chair, est le fruit d’une recherche volontaire de l’abandon de soi.

 

L’ego qui s’identifie à ce qu’il veut offrir de lui est un rempart nécessaire à opposer dans l’art de se creuser l’intime. Sans cet obstacle nécessaire, aucun franchissement ne saurait advenir. Pour s’affranchir de soi, il faut se livrer à ce retour du même, à l’identification entre notre recherche et ce que nous fûmes aux plus riches heures. De la mémoire et de l’errance naîssent le dépassement, l’accomplissement du moi. Naissance douloureuse car intérieure, à laquelle se refuse le cri primal qui ne sait, ne peut, se faire que poésie.

Le verbe que je pose sur ma vie, que tu poses sur la tienne, c’est le cri de la naissance. De ce mensonge primal, parfois, nous forgeons le miracle. L’essence du miracle ne se situe pas dans la pureté mais dans l’action.

 

 P.S. : Photos Gilbert Garcin - visibles sur ce site que je vous recommande vivement : http://www.gilbert-garcin.com/

titres des oeuvres, dans l'ordre : "divergences", 2005 / "Communiquer", 1999 / "Hiérarchie", 2006 /  "Work in progress", 2004.

09 mars 2007

Irak, la domestication par la Terreur

    À la une des journaux télévisés et des quotidiens de presse écrite, le professionnalisme prévaut désormais. L’ère du voyeurisme serait une errance d’un autre temps, un péché de jeunesse médiatique. Impassible, l’on rapporte désormais méticuleusement le nombre de morts en Irak, inventorie les catégories et sous catégories de victimes, s’attardant à dénombrer dans la masse informe des morts ce qui fut une femme, un enfant, un vieillard... Semblant avoir redécouvert les vertus de la pudeur, la fabrique de l’information se veut réconciliée avec la déontologie, fière d’avoir substitué le Nombre à l’Image.
     C’est ainsi que la Terreur nous domestique au jour le jour, apprivoisant jusqu’à la moindre de nos réactions, paralysant jusqu’à la capacité même de juger, parce que la disparition du choc des photos n’a pour seule finalité que de dissimuler l'abandon du poids des mots. Lorsque les médias sortent de leur réserve, il s’agit toujours de désigner le responsable le plus évident : les Etats-Unis. Ce discours dominant est le fidèle écho de la politique française sur la scène internationale et plus particulièrement dans le monde arabe. Le Président de la République n'a-t-il pas proclamé, dans sa présentation de vœux au corps diplomatique à l’Elysée, le 5 janvier 2007, que l’offensive américaine avait « exacerbé les clivages entre communautés et ébranlé l'intégrité même de l'Irak ». N’a-t-il pas ajouté que celle-ci avait «
fragilisé la stabilité de l'ensemble de la région où chaque pays, désormais, [était] inquiet pour sa sécurité et son indépendance », concluant son allocution en reprochant aux Etats-Unis d’avoir « offert au terrorisme un nouveau champ d'expansion », sans jamais faire la moindre allusion aux premiers acteurs de ce carnage, sans jamais désigner les authentiques coupables de ces crimes ?
    Discours politiques et médiatiques chantent ainsi de concert un même engouement pour la Terreur, une même indulgence pour le troupeau toujours plus fier des assassins, islamistes perpétuellement encouragés par la complaisance des démocraties européennes, la France en tête, devenue experte dans l’art de maquiller ses capitulations passées et à venir.

    Lire une mise au point par Jean-Christophe Grellety.
 
 

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