14 mai 2007
Du bon usage des Droits de l'Homme entre la République et l'Islam
La visibilité de l'Islam dans l'espace public français

Lors de l’inauguration de la Mosquée de Paris en 1926, qui fut la première rencontre officielle entre la France métropolitaine et la religion musulmane, deux discours foncièrement antagonistes divisèrent l’opinion publique. D’un côté, la presse consensuelle couvrit l’événement avec un enthousiasme largement hérité de l’orientalisme du dix-neuvième siècle, rapportant qu’à cette occasion « Partout les regards se posaient sur un songe, un détail de conte des Milles et une Nuits. Partout on admirait, en se taisant, d’avoir été si vite transporté, par un aimable stratagème, dans les terres voilées d’or où règne le Coran… [1]». De l’autre, on pouvait lire le même jour dans l’Action Française : « (...) s’il y a un réveil de l’Islam, et je ne crois pas qu’on puisse en douter, un trophée de la foi coranique sur cette colline Sainte Geneviève où tous les plus grands docteurs de la chrétienté enseignèrent contre l’Islam représente plus qu’une offense à notre passé : une menace pour notre avenir ». Et Maurras de conclure : « Nous venons de transgresser les justes bornes de la tolérance, du respect et de l’amitié (…). Fasse le ciel que les nobles races auxquelles nous avons dû un concours si précieux ne soient jamais grisées par leur sentiment de notre faiblesse [2]».
Les controverses suscitées par les différentes « affaires du foulard islamique » survenues depuis 1989 ont, si besoin était, confirmé la persistance du caractère passionnel du rapport entre l’Islam et la République.
En effet, bien qu’elles se soient progressivement détachées de leurs inspirations religieuses et orientalistes, pour désormais se focaliser sur le concept de laïcité, les deux perceptions contradictoires de l’Islam nous sont parvenues intactes sur le fond, toujours partagées entre la crainte et la déférence.
Il n’est évidemment pas anodin que ce soit aujourd’hui encore la construction de mosquées et le port du voile qui animent l’espace public. Les mosquées et le voile islamique sont, de toute évidence, les expressions les plus visibles d’une religion peu familière à la culture française, de même que la conception française de la laïcité est susceptible d’interpeller nombre de musulmans pratiquants. De la question de la visibilité à celle de la représentativité, puis de la représentativité inassouvie à la remise en cause du principe de laïcité… ainsi s’est développé un climat de défiance entre l’Islam de France et la République. Dans sa version la plus policée, la remise en cause de la laïcité, tant sur la question du voile que sur celle des mosquées, se traduit par un appel au respect mutuel mâtiné de reproche. Ainsi Tariq Ramadan considère-t-il que doit être établi « un état de reconnaissance réciproque et de respect mutuel qui ne peut se suffire de l’affirmation définitive et intransigeante d’un cadre laïque enfanté par une histoire à laquelle les musulmans n’ont pas participé [3]». Outre le fait que l’émergence de cette contestation du principe de laïcité, telle que formulée par Tariq Ramadan, véhicule une conception éminemment clientéliste des principes fondateurs de la République - n’hésitant pas à taxer de « fondamentalisme » ce qui n’est somme toute que justification historique -, elle contribue insidieusement à opposer l’Etat de droit au fait religieux.
Or, le droit et la religion sont deux univers nettement moins distants que ne le suggère d’ordinaire les différents acteurs de l’opposition contemporaine entre Islam et République. Les deux systèmes sont en effet animés d’une tension interne rigoureusement identique, consistant à distinguer dans un texte fondateur ce qui peut être contextualisé de ce qui doit demeurer essentialisé. En d’autres termes, la science juridique et religieuse ont en partage le goût du relatif et de l’absolu. Ainsi, à la dissociation juridique entre le public et le privé répond le clivage religieux entre le temporel et le sacré.
En définitive, l’essentiel du litige provient donc de ce que la sphère publique et le temporel sont un seul et même espace - la communauté humaine -, où se heurtent deux ambitions a priori contradictoires. En ce sens, l’affirmation de la laïcité de l’Etat fut la victoire, incontestable autant que clémente, du droit sur le fait religieux. Incontestable car opposant une fin de non-recevoir à toute velléité religieuse quant à la gestion du temporel. La loi de 1905, en consacrant la substitution de l’intérêt général à la raison divine, mettait un terme à plusieurs siècles de concurrence politique.
Néanmoins, bien que bénéficiant dans l’absolu d’une portée erga omnes, la laïcité ne s’en est pas moins forgée au contact de religions — le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme — qui à des degrés divers ont imprégné l’histoire de France et ainsi réussi avec succès leur migration du corps politique vers la société civile.
Grand absent du processus de laïcisation, tardivement apparu dans le tissu social français sous les effets conjugués du processus de décolonisation et du fait migratoire, l’Islam interroge aujourd’hui la laïcité au même titre que les religions établies avant 1905 ont tenté d’infléchir la portée du principe de laïcité.
Partagée entre le souci légitime de faire respecter le principe de la laïcité et la peur d’opprimer une communauté, la France paraît aujourd’hui osciller entre l’intransigeance et la compromission, sans jamais parvenir à ce point d’équilibre qui saurait raisonnablement satisfaire les exigences de la République autant que la réalité contemporaine de son tissu social.
De toute évidence, faire prévaloir une conception hypertrophiée de la laïcité, en ce qu’elle instaurerait un climat d’ignorance mutuelle entre la religion musulmane et l’idéal républicain, ne pourrait que décupler insidieusement la défiance qui prévaut déjà entre les deux parties. Inversement, l’Etat ne saurait, en adoptant une interprétation trop souple de la laïcité, méconnaître les spécificités d’une religion sans risquer de mettre en péril les principes qui assurent la pérennité du modèle républicain.
Par ailleurs, contrairement à la situation de 1905, la problématique de la laïcité ne se réduit plus à un simple rapport de dualité entre l’Eglise et l’Etat, mais s’inscrit dans une relation triangulaire qui se doit désormais d’intégrer les principes issus de l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme. Ainsi, dans l’arrêt Kokkinakis contre Grèce du 25 mai 1993, la Cour européenne des droits de l’homme a considéré que la liberté de religion constituait l’une des assises de la société démocratique, tout en précisant que « dans une société démocratique, où plusieurs religions coexistent au sein d’une même population, il peut se révéler nécessaire d’assortir cette liberté d’une limitation propre à concilier les intérêts des divers groupes et à assurer le respect des convictions de chacun » sans pour autant adopter ni condamner la conception française de la laïcité. En effet, en matière de liberté religieuse, le principe de compétence subsidiaire de la CEDH prend tout son sens, en ce que l’Etat est considéré comme le plus apte à mettre en œuvre des politiques destinées à préserver les équilibres sociaux tout en veillant à la sauvegarde de sa cohérence historique. Seuls les manquements les plus flagrants aux dispositions de la Convention sont donc susceptibles d’être sanctionnés, l’Etat disposant d’une marge considérable d’appréciation quant à sa capacité d’ingérence dans le domaine de la liberté religieuse.
De façon générale, la problématique de la laïcité ainsi renouvelée consiste donc à estimer du bon usage des droits de l’homme entre l’Islam et la République. En d’autres termes, et eu égard à la marge d’appréciation dont disposent les Etats en matière de liberté religieuse, est-il des spécificités du culte musulman qui ne puissent en France bénéficier du régime de protection des libertés fondamentales ?
En l’occurrence, la question des mosquées et celle du voile islamique permettent d’interroger respectivement la laïcité quant à sa dimension collective et quant à sa portée individuelle. Plus précisément, ces deux dimensions d’une même problématique agissent comme de puissants révélateurs de la consistance du principe de laïcité « à la française » : tandis que les revendications musulmanes en matière de construction et de financement des lieux de culte mettent à l’épreuve la neutralité confessionnelle de l’Etat (Partie I), la question du port du voile interroge la consistance même du service public au travers de la défense des libertés individuelles (Partie II).
Notes
1- Cité in La symbolique de la Mosquée de Paris, Dr. Dalil BOUBAKEUR, Recteur de l’Institut Musulman De la Mosquée de Paris.
2- Charles Maurras in L'action française du 13 juillet 1926.
3- Tariq Ramadan, « Pour une laïcité ouverte », Le Monde, 13 octobre 1994.



Commentaires
Bonjour,
après lecture de cette intéressante introduction, de la conclusion et le survol de la table des matières du texte - que je lirai dans son intégralité plus tard - je me demande si vous n'omettez pas une question capitale : peut-on considérer l'islam comme étant essentiellement une religion ?
Le cas échéant, rien ne saurait s'opposer, finalement, à sa visibilité (voile, mosquées). Mais si l'on admet que l'islam-religion n'est qu'une partie de l'islam en tant que système régissant complètement la vie des individus, la morale, la politique, les termes de votre questionnement initial deviennent tout autres.
Ecrit par : paratext | 25 mai 2007
Bonjour à vous,
En réalité, tel qu'exposé sommairement dans cette introduction (le document pdf étant lui même la version hâtivement finalisée du fait des échéances universitaires), mon propos est d'interroger deux dimensions de l'Islam. D'une part, la question des mosquées intéresse l'Islam en tant que religion au sens strict du terme. D'autre part la question du voile sollicite une dimension plus vaste de l'Islam, incluant sa dimension culturelle, ethnique, etc...
En termes juridiques, la première partie s'interroge donc sur la liberté de culte ( et donc, d'une certaine façon, sur la dimension "collective" de l'Islam ) tandis que la seconde s'attache à aborder plus précisément une problématique relative à la liberté de croyance ( et de fait, sur la dimension individuelle de l'Islam qui sollicite la matière des libertés publiques en général, au-delà de la seule liberté religieuse).
Ecrit par : JC Moreau | 25 mai 2007
Vous estimez donc, répondant en creux à mon interrogation, qu'on peut considérer l'islam uniquement du point de vue religieux.
Je pense que cela est dangereux (au mieux) car de toute évidence, une telle déconstruction de ce que je considère comme un système expansionniste et totalitaire interdit effectivement de penser ce vers quoi tend l'islam inévitablement (inutile de vous faire un cours de géopolitique sur le proche orient ni d'évoquer les subtilités de la charia en Dar al-Islam...). L'islam-en-tant-que-religion est une construction de l'esprit occidental (tolérant, ouvert, bien-pensant...) et qui ne saurait, pour l'instant et dans la majorité des cas, exister dans un cerveau musulman, sauf de manière dialectique et dans la mauvaise foi absolue (cf. Tariq Ramadan).
Pour revenir aux deux points de votre texte, la question des mosquées est, à mon sens, principalement liée à la démographie musulmane, à la visibilité de l'islam en France et aux paysages français.
Celle du voile se résume au statut de la femme dans l'islam.
S'émanciper de ces considérations et se placer exclusivement sur le terrain juridique amène inévitablement à diluer le nécessaire discours critique qu'il est vital d'adopter vis-à-vis de ce kit idéologique adoptant les airs d'une simple religion et dont le nom signifie tout de même, je le rappelle, "soumission".
Pour finir, puisque le Droit français n'a par nature pas la capacité de s'interroger sur la nature de l'islam et sa matérialisation en France, que ceux qui aiment et manient ce droit se renseignent sur la liberté de religion en terre d'islam et sur le droit prescrit par la charia.
Ecrit par : paratext | 25 mai 2007
Vous pointez très justement les "lacunes" que recèle le droit pour appréhender l'Islam dans toute sa dimension contemporaine et notamment géopolitique. Mais cette lacune ne résulte pas tant du droit lui-même que de la volonté de certains de l'infléchir (le rapport Machelon étant un modèle du genre...)
La question que vous posez, en définitive, n'est-elle pas de savoir si le droit français ne pourrait présumer de l'incompatibilité de l'Islam avec la République?
Tant au regard de la loi de 1905 que de la jurisprudence de la Cour européenne des Droits de l'Homme, une telle présomption constituerait un déni de la liberté religieuse, en ce que la loi se substituerait, en somme, aux théologiens et dicterait la consistance d'une religion.
Sans adhérer à la bien-pensance que vous évoquez au sujet de l'Islam, bien-pensance qui n'est d'ailleurs pas si éloignée de l'orientalisme du dix-neuvième siècle, je tente de me garder de tomber dans son double "négatif", qui consisterait en somme à réduire cette religion à un totalitarisme. En bref, le législateur n’a pas vocation à devenir l’exégète de telle ou telle religion, de même que le théologien n’est plus habilité à dicter au législateur les normes qui fondent la société civile.
Que l'Islam tel qu'il est prêché et soutenu par nombre d'Etats dits musulmans procède d'une logique expansionniste est indéniable. Mais de quelle autre religion ne pourrait-on pas le dire ? C'est à mon sens là qu'est précisément tout l'intérêt du droit, celui de délimiter l'influence du fait religieux dans l'espace public.
Je vous concède qu'il s'agit d'un art délicat, pour ne pas dire extrêmement périlleux, mais il ne peut se construire par simple réplique à l'intolérance qui prévaut, à des degrés divers, dans nombre d'Etats musulmans. Ce serait se définir, en creux, à la seule aune de l'intolérance et du parti pris.
Pour vous résumer ma position, je suis partisan d'une laïcité "originelle", c'est-à-dire celle qui s'est opposé à l'emprise du religieux sur le politique et la société civile, et peu enclin à la révision de celle-ci, en ce qu'elle signifierait en somme, sous couvert de droit des minorités et de "progrès", un retour partiel au régime concordataire.
Sur la question des mosquées, comme vous pourrez le lire dans la première partie du document en pdf, je partage largement votre point de vue.
S'agissant de la question du voile... la question se décompose à mon sens en deux autres dimensions.
La première, qui n'appelle pas à discussion, est celle de l'interdiction nécessaire du voile dans les écoles, collèges et lycées.
L'autre, qui me semble moins évidente à trancher, est celle du port du voile dans la fonction publique, et plus généralement dans l' "espace public". Sur ce dernier, ma position n'a rien d'un angélisme: à partir du moment où un individu s'adonne à une pratique en son âme et conscience, il s'agit de l'exercice d'une liberté individuelle. Qu'elle paraisse inacceptable ou incompréhensible aux yeux d'autrui ne justifie pas que soit porté atteinte à cette liberté, aussi mal utilisée soit-elle.
En somme, il s'agit de mon point de vue de ne pas substituer à la notion occidentale de liberté individuelle celle du "statut de la femme dans l'Islam", afin de se préserver d'une redéfinition des valeurs occidentales dans le creux de l'Islam, comme si en définitive lesdites valeurs étaient à ce point fragiles qu'elles devraient se traduire par un rejet de tout ce qui lui est exogène.
En guise de conclusion (provisoire), quelques mots de Bernanos extraits de ses « grands cimetières sous la lune » : « A mon sens, pour pratiquer librement ma foi, selon l’Esprit de l’Evangile (…), il n’est pas seulement nécessaire de me permettre de la pratiquer, il faut encore ne pas m’y contraindre »… Je pense que tout le nœud de l’affaire, au-dela de sa dimension juridique, est résumé dans ces quelques phrases.
Ps : Dans le même ordre d’idée, si vous avez un peu de temps libre, je serais curieux d’avoir votre avis à propos de cet article écrit à l’occasion du procès intenté à Charlie Hebdo :
http://lecrachoir.hautetfort.com/archive/2007/02/04/charlie-hebdo-en-proces-une-chronique-de-l-integrisme-ordina.html
Ecrit par : JC.Moreau | 25 mai 2007
Je suis d'accord avec vous sur un point : la législateur ne peut se prononcer sur la compatibilité de l'islam avec la République, dans la mesure où l'islam est considéré comme une religion (postulat qui, à mon sens, interdit définitivement de critiquer l'islam) et cette impossibilité est, je le pense, l'explication des "pratiques discriminatoires" des élus que vous évoquez p11 de votre texte.
"Que l'Islam tel qu'il est prêché et soutenu par nombre d'Etats dits musulmans procède d'une logique expansionniste est indéniable. Mais de quelle autre religion ne pourrait-on pas le dire ?"
De quelle autre religion peut-on dire que son apostasie est passible de mort ?
De quelle autre religion peut-on dire c'est de la volonté de Dieu que procède le Droit ?
De quelle autre religion peut-on dire que sa face visible consiste en un long chapelet d'interdictions et de prescriptions ?
De quelle autre religion peut-on dire qu'elle se base sur « l'impératif des trois étapes de la conquête » (Dar al-Sulh, Dar al-Harb, Dar al-Islam) ?
De quelle autre religion peut-on dire qu'elle est inséparable d'un attirail juridique tel la charia ?
Etc.
Gardons toujours à l'esprit qu'en terre d'islam, l'exercice des droits et des libertés essentielles est soumis à la Charia.
Par ailleurs, on ne peut pas nier ou rapidement passer sur le fait qu'il y a un projet plus ou moins explicite d'islamisation de l'Occident par les islamistes, projet dont la stratégie est tout à fait adaptée à l'Occident moderne.
Sur le voile, comment distinguez-vous la fervente musulmane, libre de porter le voile, de la femme dominée à qui on l'impose ? Et ces filles/femmes des cités qui le portent pour ne pas être emmerdées (dans le meilleur des cas), exercent-elles leur liberté individuelle, selon vous ?
Il n'y a pas à redéfinir les valeurs occidentales, il me semble qu'elles sont claires sur la question de l'égalité de l'homme et de la femme et qu'affirmer leur incompatibilité avec celles de l'islam sur ce point ne constitue pas un rejet a priori mais un constat raisonnable.
L'islam sera tel le sable et glissera entre les doigts du droit qui, quel que soit sa capacité à "délimiter l'influence du fait religieux dans l'espace public", ne pourra, seul, limiter l'influence du fait islamique dans l'espace français.
Si je dénie le droit à l'islam de prospérer en France, ce n'est pas par simple réplique à l'intolérance musulmane, mais parce que, in fine, l'islam est la négation même de la laïcité et de la France.
J'irai voir votre note sur Charlie Hebdo un peu plus tard.
Bien à vous.
Ecrit par : paratext | 25 mai 2007
Sur "Charlie Hebdo en procès" :
je contresigne chacun des mots que vous employez, mais j'ai quelques réticences à vous suivre, dans votre conclusion pleine de bonté, lorsque vous évoquez les "authentiques musulmans". Si l'islam était une religion de paix, je ne crois pas que ces musulmans modérés (occidentalisés ?) auraient du mal à se faire entendre. Pour moi, les vrais musulmans modérés sont les apostats :-)
Et eux commencent à se faire entendre (notamment en Allemagne, où ils se sont rassemblés en association, je crois), à l'instar de ces femmes libres Taslima Nasreen, Chahdortt Djavann, etc. cf.http://djavann.wordpress.com/)
Ecrit par : paratext | 25 mai 2007
Bonjour,
La distinction à établir en le port du voile sous la contrainte et celui animé par une volonté d'affirmation culturelle, ou plus spécifiquement identitaire, est évidemment la pierre d'achoppement de la problématique juridique et, de façon plus générale, du questionnement sociopolitique.
C'est précisément pour ce motif que je suis opposé à toute tolérance au port du voile dans les écoles, ce qui à mon sens permet aux citoyennes en devenir de disposer d'un espace préservé, où se constituer en tant qu'être autonome et, le cas échéant, de connaître les moyens juridiques qui sont à leur disposition pour lutter contre toute tentative d'emprise religieuse au détriment de leur volonté (reste à substituer un enseignement juridique élémentaire aux pitoyables "cours d 'éducation civique" qui sont dispensés dans les collèges...).
Pour ce qui est du port du voile dans l'espace public, la question est de savoir dans quelle mesure sa prohibition porterait atteinte à la liberté de croyance de nombre de femmes qui, pour des raisons bonnes ou mauvaises mais qui leur sont propres, ont fait un tel choix. Protéger les uns sans contraindre les autres n'est pas chose aisée... la République se construit et se perpétue encore au prix de ce dilemme cornélien. L'interdiction générale du port du voile ne constituerait-elle pas le prémisse d'une pénalisation de l'Islam, incompatible à mon sens avec la conception française de la laïcité?
Enfin, de façon plus générale, il me semble que votre position s'inscrit en plein dans celui d' Anne Marie Delcambre lorsqu'elle considère qu'entre l'Islam et l'Islamisme, il n'existe qu'une différence de degré, et non de nature.
N'ayant pas résolu cette question fondamentale, tant intellectuellement qu'en mon for intérieur, je privilégie une position qui, comme vous aurez pu le constater, demeure emprunte de nombreuses réserves.
Pour tout vous dire, ma crainte est que, à ne définir une chose qu'en se fondant au premier chef sur la manifestation de ses extrêmes, l'on n'aboutisse à établir l'un de ces régimes de la suspicion qui précède immanquablement les guerres civiles, voire en précipite la venue; tandis qu'une ferme répression de faits et de pratiques répréhensibles au regard du droit français ( ce qui diffère sensiblement d'une condamnation "a priori" de l'Islam, qui ne pourrait se traduire concrètement que par un régime répressif vis-à-vis des "musulmans" français, dont la conception de l'Islam est pour le moins hétérogène et souvent fort éloignée de celle qui prévaut en "terre musulmane"), permettrait à la fois de prévenir une telle catastrophe et d'assurer la légitimité autant que la pérennité des valeurs occidentales.
Ecrit par : JC.Moreau | 26 mai 2007
Cher Jean-Christophe,
Cette matinée pluvieuse m'a enfin laissé le temps de lire ton texte - que j'attendais avec impatience, puis que j'ai fait attendre à mon tour. J'ai également lu avec grand intérêt les contributions de Paratext. Et m'apprête, sur le conseil d'Imam Grouik-Grouik, à m'informer de diverses querelles dont je te ferai part prochainement.
Si je te rejoins absolument quant à la défense de la laïcité telle qu'elle existe, sans aucune "ouverture" (quel contresens ! elle est le principe même de la garantie pour tous à vivre sa foi et sa religion, on ne saurait être plus "ouvert"), et si depuis de nombreux mois des débats houleux ont animé certains de mes textes, il me semble que nous devrions tous nous concentrer sur ces deux questions-là, dorénavant (ce qui, bien évidemment, ne clôt pas celles dont tu traites) :
- MOSQUEES : Comment expliquer ce besoin soudain de multiplication des lieux de culte musulmans ? J'ai entamé des recherches et n'ai pour lors aucune réponse, seulement des questions : assistons-nous à une subite immigration massive de populations musulmanes pratiquantes, ou les populations musulmanes de France a) perpétuent-elles, de génération en génération, le devoir de pratiquer, b) éprouvent-elles plus qu'auparavant (conversions ? replis identitaires ?) le "besoin" de pratiquer ? Combien de places, au total, et en répartition, dans les mosquées existantes ? Combien de croyants sans lieu pour pratiquer ? D'où proviennent les demandes ? De quelles instances, groupes, associations ?
- VOILE ISLAMIQUE : Je ne saurais que conseiller inlassablement à toute personnne qui s'intéresse à cette question la lecture édifiante de Mansour Fahmy, "La condition de la femme dans l'islam" (Ed. Allia, 2002), où il apparaît clairement que le voile imposé aux femmes (la question de la contrainte extérieure et du déterminisme en est une autre) n'est pas une obligation religieuse, mais un signe sociétal, qui a largement évolué au gré du temps et de la géographie. Qu'il représente, autrement dit, un "signe" - et donc pas uniquement le signe essentiel de la soumission des femmes aux hommes - par lequel les femmes voilées expriment une tendance générale de l'islam, et pour la première fois mondiale, à affirmer son légalisme, me semble-t-il.
Je suis donc en train de penser que ces deux questions essentielles (sans même évoquer les horaires dans les piscines, la nourriture hallal dans les cantines, le sexe des médecins traitants, et tutti quanti) qui malmènent largement la valeur suprême que représente la laïcité dans notre République, constituent les signes mêmes du malaise, dans la mesure où l'on réfléchit à leur traitement sans s'interroger sur leur source.
Bien amicalement à toi, et à bientôt.
Ecrit par : Cosmic | 27 mai 2007
Bonjour Cosmic,
S'agissant des mosquées, et au regard de mes propres recherches sur le sujet, il apparaît que cette demande croissante, avant d'être une aspiration renouvelée à la pratique du culte musulman, procède en premier lieu d'associations qui tentent par ce biais de s'assurer une légitimité au sein de la communauté musulmane, briguant le statut de représentant de la communauté tant aux yeux de cette dernière que des pouvoirs publics. Quant au caractère "pertinent" de ces demandes, c'est à dire de leur capacité à répondre à une réelle carence en matière de lieux de cultes (mosquées ou salles de prières), il varie en fonction de l'implantation régionale des populations dites musulmanes. Or, cette implantation, à l'échelle du territoire, se caractérise par une hétérogénéité qui s'oppose d'emblée à toute réponse "de principe"... autre raison pour laquelle je m'oppose aux aménagements financiers que proposait notamment le très fantasque rapport Machelon, qui préconisait le financement public des projets de mosquées sans même procéder au préalable à une évaluation de l'utilité du projet au niveau local (sic)...
A cela s'ajoute la donnée démographique qu'évoque fort justement Paratext, donnée qui reste largement insaisissable dès lors que l'on tente d'établir un "recensement" des musulmans pratiquants, puisque l'on consulte les associations musulmanes pour ce faire, dont on comprend la tentation naturelle de majorer le nombre de leur adhérents ou sympathisants.
S'agissant du voile... c'est précisément le fait qu'il s'agisse d'un signe plutôt que d'un "symbole religieux" au sens strict du terme que son traitement juridique est à ce point problématique. Comme l'on notamment précisé Tribalat et Kaltenbach (dans La République et l'Islam: entre crainte et aveuglement), à la différence de la croix chrétienne, d'une main de fatma ou d'une kippa, le voile n'est pas en lui-même en symbole, il ne "fait pas sens" par lui-même, c'est le fait de le porter qui lui en donne un, qui devient indissociable de l'être qui le porte. Je n'irai pas jusqu'à dire qu'il y autant de façons de porter le voile qu'il y a d'individus, mais on ne peut dans le même temps réduire à un sens univoque ce qui par nature ne peut l'être. Autant la question des mosquées me semble en définitive une problématique peu ardue, autant la question du voile ne cesse de me poser question: c'est donc avec intérêt que je lirai l'ouvrage Mansour Fahmy (d'autant plus que les Editions Allia, comment dire... ça s'achète les yeux fermés).
Bref, je ne partage qu'en partie ton point de vue, en ce que la construction de mosquées ne représente pas véritablement une remise en cause de la laïcité, du moins tant que l'Etat ne s'investit pas outre mesure dans ces projets (et par "outre mesure" tout ce qui pourrait ressembler de près ou de loin à l'investissement massif des fonds publics). Pour le voile... toujours partagé entre le souci de ne pas porter atteinte à la liberté individuelle et la crainte d'être abusé par ce souci, au profit d'une conception du monde que j'abhorre.
Ecrit par : JC.Moreau | 27 mai 2007
JC, rapidement :
1. Sur le port du voile à l'école, la question ne se posera sans doute plus en ses termes dans un futur proche, avec l'éclosion des écoles privées confessionnelles. L'impasse sera à ce moment totale et vos "citoyennes en devenir" se feront sûrement bien rares chez les jeunes musulmanes françaises.
2. Sur le port du voile dans l'espace public, c'est moi qui suis dans une impasse. Je suis spontanément sur la même position que vous, mais je pense que cette position n'est tenable que tant que les femmes voilées sont une infime minorité en France. Sauf qu'on ne peut se résoudre à une analyse à aussi court terme : la plupart des prévisions démographiques sérieuses ne peuvent que nous inciter à considérer cette "liberté" de porter le voile avec une proportion grandissante de musulmanes. Y a-t-il un seuil de visibilité du voile à ne pas dépasser ? Si on ne peut l'interdire dès maintenant, oui, mais cette interdiction suivant un seuil n'est elle-même pas tenable. Je crois, comme vous, qu'on ne peut interdire le voile sans risquer la pénalisation de l'islam. C'est pourquoi je reste sur cette quasi certitude qu'il faudra, si l'on veut sortir de ce cercle vicieux, reconnaître que l'islam n'est pas (encore ?) une religion au sens où nous pouvons l'entendre habituellement (l'islam-religion serait une sorte de cheval de Troie de l'islam-systémique)
3. Pour ce que j'en connais, oui, ma position rejoint celle d'AM Delcambre.
4. Je réitère : je suis persuadé que le droit n'a pas les moyens d'affronter un islam métastatique qui sait utiliser les droits de l'homme de l'Occident pour mieux les mettre à mal ensuite. Je ne suis plus très loin de considérer que l'unique réplique possible viendra du christiannisme et du judaïsme...
Ecrit par : paratext | 28 mai 2007
Cosmic : sur la récente multiplication (exponentielle) des mosquées, comment y voir autre chose qu'une forme active d'islamisation de la France ?
A ce sujet, voir par exemple cet article édifiant concernant la Kabylie.
http://www.tamazgha.fr/article.php3?id_article=1862
Ecrit par : paratext | 28 mai 2007
Cosmic, Paratext, mes hommages ;)
Je me vois contraint de reporter au milieu de semaine prochaine cette passionante discussion: le rythme des examens universitaires m'interdit jusqu'à nouvel ordre en toute autre activité neuronale un tant soit peu conséquente.
Ceci étant dit, n'hésitez pas à argumenter dans mon dos, je tâcherai de faire front une fois honorées les obligations du moment.
Ecrit par : JC.Moreau | 30 mai 2007
@ Paratext
C'est effectivement ce que je redoute. Lire à ce sujet cet article de Robert Albarèdes paru hier sur Agoravox : "Laïcité : rien n'est acquis, tout est à construire" : http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=24958
Et voici les sources que l'auteur mentionne pour expliquer ce chiffre selon lequel seulement 4% de la population se reconnaîtrait musulmane, dont 10% pratiquante : ""Le Mondes des Religions" de janvier 2007 donne une image (enquête CSA)des influences respectives des religions en France . Cette image est corroborée par l’enquête parue dans "La Vie" le 01/03/07 et par le sondage TNS-Sofres publié le 5 /04 /07. Voir aussi le communiqué de l’AFP du 8/12/06 à propos de l’inauguration de la "grande mosquée" de Perpignan qui évoque les "20 000""musulmans" des Pyrénées Orientales dont 10 % de pratiquants bénéficiant de 10 mosquées dont cette "grande" de 1200 places..."
Cela signifierait donc qu'environ 300 000 musulmans pratiquants nécessitent un lieu de culte (d'ailleurs, l'article dont vous m'avez donné la référence, merci beaucoup, distingue bien qu'un lieu de culte n'est pas nécessairement une mosquée). Il existe, selon l'Annuaire des mosquées de France, 1 545 lieux de culte recensés (http://www.iqrashop.com/product_info.php?manufacturers_id=16&products_id=1745).
Les adresses des mosquées sont visibles ici : http://www.annuaire-musulman.com/index.php?cat=78&PHPSESSID=58612e942c7871e6fbae764aee3355bc
Celles des lieux des salles de prière ici : http://www.annuaire-musulman.com/index.php?cat=77&PHPSESSID=58612e942c7871e6fbae764aee3355bc
Je n'ai pas encore eu le temps d'éplucher la répartition par zones géographiques, ni de retrouver les articles proposés par R. Albarèdes.
@ JC
En effet, je manque de temps ces jours-ci, bien que ne passant pas d'examens ;) Bonne chance à toi, cela dit je ne me fais aucun souci.
@ Vous deux
A très bientôt pour la poursuite de cette passionnante discussion.
Ecrit par : Cosmic | 01 juin 2007
Merci, Cosmic, pour cet article, je vais prendre le temps de le lire un peu plus tard et repasserai par ici très bientôt.
Je connaissais déjà l'annuaire musulman.
Ecrit par : paratext | 04 juin 2007
La mosquée n'est pas essentielle à l'islam (par Michel Janva, www.lesalonbeige.
com) :
« Dans l'islam, l'absence de liturgie, de cérémonies cultuelles et donc de clergé
pour diriger le service divin rend [l'existence d'une mosquée] non obligatoire.
En effet, les musulmans ont des obligations de prières quotidiennes, mais pas
dans un lieu précis, ils peuvent pratiquer leur religion n'importe où, dans une
salle quelconque ou même en plein air. Mahomet affirme que l'ombre d'un palmier
suffit. Le monothéisme intransigeant qu'est l'islam exclut tout intermédiaire
entre l'homme et son Dieu. L’imam est celui qui dirige la prière communautaire,
il ne reçoit aucun sacrement pour cela, et, une fois désigné, n'en donne
pas davantage (...). La mosquée peut cependant être utilisée à d'autres fins
comme l'appel des fidèles à la prière par les minarets, ou comme lieu de réunions
politico-religieuses servant à chauffer les foules et à partir desquelles
peuvent être lancés des fatwas, des appels à la guerre sainte, etc. »
Ecrit par : paratext | 04 juin 2007
Bonjour Paratext,
Je reviens sur votre premier commentaire du 28 mai 2007.
Je partage vos inquiétudes quant aux conséquences de l'enseignement prodigué dans les écoles privées musulmanes, et plus particulièrement quant aux modalités de contrôle du respect des conventions signées entre l'Etat et ces écoles.
Au sujet du port du voile et, de façon plus générale, sur la capacité du droit à répondre aux dangers du fondamentalisme musulman, il me semble important que la réponse juridique ne soit pas circonscrite au seul domaine de la laïcité, ce qui offrira un éventail de réponses permettant de préserver dans l'Islam ce qui ne heurte pas les principes républicains, et sans transiger avec ces mêmes principes.
En d'autres termes, et c'est sur ce point que nous aurons quelques points de discordance, on ne peut à mon sens décreter que l'Islam serait intégralement "politique" sans condamner sa dimension religieuse, qui doit à mes yeux être préservée au même titre que toute conviction religieuse. Bref, à chaque dimension de l'Islam son cadre juridique... tout en veillant à ce que le principe de la liberté religieuse ne soit pas un blanc-seing pour les intégristes, nous sommes entièrement en accord sur ce point ( c'est notamment le point que j'évoque en conclusion, s'agissant de ces "déplacements" de problématiques qui constituent in fine des "dissimulations").
Ps: Personnellement, je ne crois pas à une réplique pertinente de la part du judaïsme ou du christianisme, qui me semble laisser à l'Islam le soin d'éprouver la consistance de la laïcité en attendant d'en percevoir les dividendes et de réaffirmer ainsi leur emprise sur la société civile ( pour un procès intenté à Charlie Hebdo, combien d'actions en justice intenté par l'Eglise, de la Tentation du Christ à Amen?).
Ecrit par : JC-Moreau | 05 juin 2007
Bonjour Cosmic,
Il faut également que je consacre un temps plus conséquent à l'analyse de la répartition géographique des populations musulmanes sur le territoire et de l'implantation des différents lieux de culte.
Ps: Merci pour les liens fournis.
Ecrit par : JC-Moreau | 05 juin 2007
"pour un procès intenté à Charlie Hebdo, combien d'actions en justice intenté par l'Eglise, de la Tentation du Christ à Amen"
Une nuance qui a son importance : le procès des caricatures s'est accompagné de menaces de mort, de contre-concours haineux sur la Shoah, et autres gentillesses. Je ne crois pas avoir discerné ce genre d'amabilités concernant les films cités.
L'islam tel qu'il est aujourd'hui pratiqué dans les pays arabes EST intégralement politique et c'est ce système que tentent d'importer certains musulmans. D'où les difficultés pour l'apparition d'un islam occidentalisé, modéré, et libéré de ses néfastes organes.
Concernant le voile à l'école, je finis par me dire que l'interdiction était finalement ce qui était cherché, dans la mesure où l'on brandira maintenant cette interdiction pour la création des écoles musulmanes. Voyez ce qui se passe déjà en Belgique : le village musulman (sic)...
http://aycu14.webshots.com/image/17813/2001615566161143622_rs.jpg
Ecrit par : paratext | 07 juin 2007
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