25 mai 2007
Guy Môquet ou le Grand Soir des Légataires

L’hommage rendu par Nicolas Sarkozy, à travers l’histoire de Guy Môquet, aux résistants « pour lesquels la France comptait davantage que leur parti ou leur Eglise» n’a pas dérogé à ce principe. Affectant un air de gravité mâtiné d’indignation, les ayants droit se sont présentés nombreux à l’office, chacun réclamant son lot de consolation, d’honneur et de considération.
Le quotidien L’Humanité a ainsi fait paraître dans son édition du 24 mai 2007 un dossier spécial destiné à mieux faire connaître la vie de Guy Môquet et, par extension, à présenter le Parti communiste comme légataire universel de l' "esprit de la Résistance". Cultivant l’émotion autour de la figure emblématique, le dossier consacré au jeune partisan laisse ainsi à penser que l’engagement communiste aurait d’emblée été synonyme d’entrée dans la Résistance.
Or, cette assertion, il est vrai formulée plus ou moins explicitement, se révèle être viciée d’une indulgence considérable vis-à-vis de l’histoire du Parti communiste lors des « années sombres ».
Certes, comme l’écrit Pierre Laurent, « Guy Môquet n’a pas choisi de donner sa vie à la France. On la lui a volée [1] », et ses assassins - au-delà des autorités allemandes – furent indéniablement les promoteurs de la France vichyssoise. Mais l’exactitude historique exige que l’on s’aventure au-delà des sentiers convenus de la repentance et des hommages partiellement rendus.
En effet, si le cadet des 27 de Châteaubriant est « mort pour la France » le 22 octobre 1941, ce n’est qu’à compter du 3 janvier 1945 qu’il devient un résistant aux yeux de l’historiographie officielle, grâce à l’attribution par le Général De Gaulle d’une médaille de la Résistance à titre posthume. Lorsqu’il est fusillé par les autorités allemandes avec le plein assentiment de la France pétainiste, en représailles suite à l’exécution du lieutenant-colonel Holtz à Nantes par des militants communistes, Guy Mocquet n’a en effet pris part à aucun acte de résistance contre l’occupant.
Faut-il croire, avec Berlière et Liaigre, qu’il n’a « pas eu le temps d’être un résistant du fait des mots d’ordre de l’époque » [2]?. Si l'on considère ce qu'étaient précisément les mots d'orrdre du Parti communiste au cours des années 1939-1940, l'hypothèse avancée par les deux auteurs semble pour le moins créditée de solides justifications.
De même, dans le très controversé « appel de juillet 1940 » [4] de Thorez et Duclos, la résistance n’est envisagée qu’en terme de dénonciation des politiques impérialistes d’avant-guerre et de lutte contre le régime de Vichy, mais ne se conçoit pas encore comme un nécessaire soulèvement contre l’occupant nazi. Le Parti considère en effet qu’il faut en priorité « remettre la France au travail » et établir un « Gouvernement de renaissance nationale » afin de « libérer notre pays des chaînes de l’exploitation capitaliste » et de lutter « contre les politiciens, civils et militaires » qui « à la solde du capitalisme [avaient] conduit le Peuple de France à la guerre sous prétexte de défendre la liberté ».
En août 1940, dans un article intitulé « Les vrais traîtres », Thorez réaffirme la stratégie générale du Parti, privilégiant la dimension sociale de la lutte à sa dimension nationale [5]. Une lettre de l’avocat du Parti, Rober Foissier, éclaire sur la nature du compromis entre le PCF et les autorités nazies : ainsi, « tandis que les allemands s’engageaient à ne procéder à aucune arrestation jusqu’à l’issue des pourparlers, le Parti évitait toute attaque contre l’occupant dans ses tracts et journaux [6]». Dans l’Humanité du 26 septembre 1940, le Parti fustige les gaullistes, considérés comme des « va-t-en-guerre avec la peau des autres », et « dénonce la volonté commune des impérialistes d’entraîner la France dans la guerre, du côté allemand ou du côté adverse sous le signe d’une prétendue résistance à l’oppresseur [7]».
Ce n’est qu’au cours des semaines précédant son exécution, en même temps que le Parti révise ses priorités politiques et prend conscience de l’enjeu moral que représentent les « 27 de Châteaubriand », que Guy Mocquet commence à témoigner d’un patriotisme exalté, jusqu’à en faire le motif de son sacrifice au jour du 22 octobre 1941.
Fervent militant communiste, fils du député communiste Prosper Môquet dont il espérait vraisemblablement la libération grâce l’intervention des autorités allemandes [8], le jeune Guy Môquet sera de ce fait resté un résistant virtuel. Éminemment symbolique car parfaitement innocent, abusé par l’air du temps autant que par la ligne politique d’un Parti, comme tant d’autres français de sa génération.
Aussi, si l’on entend rendre hommage au jeune Guy Môquet et en faire un acte vertueux, on ne peut raisonnablement se satisfaire d’une lecture partisane de l’Histoire, d’un discours qui consisterait à purger cette dernière de ces zones d’ombres qui révèlent d’autant la grandeur de ceux qui, dans un sursaut d’humanité, refusèrent d’y succomber.
2- Le sang des communistes - Les Bataillons de la jeunesse dans la lutte armée (automne 1941), Berlière Jean-Marc et Liaigre Franck, Librairie Arthème Fayard, 2004.
3- Juin 1940 : La négociation secrète, les communistes français et les autorités allemandes, Jean-Pierre Besse et Claude Perretier, Editions de l’Atelier ; Histoire de la Résistance française – Tome 1, Henri Noguères, Editions Robert Laffont.
4- Il est notamment question dans l’« appel du 10 juillet 1940 » du « gouvernement de traîtres et de vendus » qui siège à Vichy « en attendant de venir à Versailles, pour imiter le sinistre Thiers » alors que l’idée de ce déplacement ne sera que publiquement évoquée par Pétain que le 13 août. De même, il est fait état dans la version non expurgée de l’ « appel » du remplacement, à Vichy, des ministres socialistes et radicaux par Leméry, Piétri et Mireaux, alors même que les membres du gouvernement de Vichy eux-mêmes n’auront connaissance de ce remaniement que le 13 juillet. Autant d’éléments qui laissent à penser que ledit appel a été antidaté et expurgé par la suite de ces nombreux anachronismes. Cf. Histoire de la Résistance en France, Tome 1, précité, p.54.
5-« Le peuple tout entier, ouvriers et paysans, travailleurs intellectuels, jeunes et vieux, est soumis à la double oppression de la réaction et de l’occupation étrangère. Et c’est d’abord contre les forces de la réaction que le peuple doit d’abord porter ses coups ; c’est contre les Pétain, Laval et Cie, les principaux responsables de la défaite, les agents du capital et les serviteurs zélés des autorités étrangères que la colère du peuple français doit se déchaîner dans toute sa force et toute sa violence ». Cf. The Communist International, n°9, septembre 1940, p.601-611, cité in Le PCF dans la guerre - De Gaulle, la Résistance, Staline..., Stéphane Courtois, Editions Ramsay, p.146.
6- Le Parti communiste français des années sombres – 1938-1941, dir. J.P. Azéma, Editions du Seuil, p.264, p.262.
7- Le Parti communiste français des années sombres – 1938-1941, précité, p.123.
8- Guy Môquet était le fils du député communiste Prosper Môquet, arrêté le 10 octobre 1939 - suite à la dissolution du parti par Daladier - déchu de son mandat de député en février 1940 puis déporté dans l'un des camps de concentration français en Algérie. Or, le 20 juin 1940, des communistes arrêtés par les autorités françaises avaient été libérés suite à l’intervention d’Otto Abetz, et ce dans le cadre des négociations menées avec Maurice Tréand. Cf. Juin 1940 : La négociation secrète, les communistes français et les autorités allemandes, précité.
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14 mai 2007
Du bon usage des Droits de l'Homme entre la République et l'Islam
La visibilité de l'Islam dans l'espace public français

Lors de l’inauguration de la Mosquée de Paris en 1926, qui fut la première rencontre officielle entre la France métropolitaine et la religion musulmane, deux discours foncièrement antagonistes divisèrent l’opinion publique. D’un côté, la presse consensuelle couvrit l’événement avec un enthousiasme largement hérité de l’orientalisme du dix-neuvième siècle, rapportant qu’à cette occasion « Partout les regards se posaient sur un songe, un détail de conte des Milles et une Nuits. Partout on admirait, en se taisant, d’avoir été si vite transporté, par un aimable stratagème, dans les terres voilées d’or où règne le Coran… [1]». De l’autre, on pouvait lire le même jour dans l’Action Française : « (...) s’il y a un réveil de l’Islam, et je ne crois pas qu’on puisse en douter, un trophée de la foi coranique sur cette colline Sainte Geneviève où tous les plus grands docteurs de la chrétienté enseignèrent contre l’Islam représente plus qu’une offense à notre passé : une menace pour notre avenir ». Et Maurras de conclure : « Nous venons de transgresser les justes bornes de la tolérance, du respect et de l’amitié (…). Fasse le ciel que les nobles races auxquelles nous avons dû un concours si précieux ne soient jamais grisées par leur sentiment de notre faiblesse [2]».
Les controverses suscitées par les différentes « affaires du foulard islamique » survenues depuis 1989 ont, si besoin était, confirmé la persistance du caractère passionnel du rapport entre l’Islam et la République.
En effet, bien qu’elles se soient progressivement détachées de leurs inspirations religieuses et orientalistes, pour désormais se focaliser sur le concept de laïcité, les deux perceptions contradictoires de l’Islam nous sont parvenues intactes sur le fond, toujours partagées entre la crainte et la déférence.
Il n’est évidemment pas anodin que ce soit aujourd’hui encore la construction de mosquées et le port du voile qui animent l’espace public. Les mosquées et le voile islamique sont, de toute évidence, les expressions les plus visibles d’une religion peu familière à la culture française, de même que la conception française de la laïcité est susceptible d’interpeller nombre de musulmans pratiquants. De la question de la visibilité à celle de la représentativité, puis de la représentativité inassouvie à la remise en cause du principe de laïcité… ainsi s’est développé un climat de défiance entre l’Islam de France et la République. Dans sa version la plus policée, la remise en cause de la laïcité, tant sur la question du voile que sur celle des mosquées, se traduit par un appel au respect mutuel mâtiné de reproche. Ainsi Tariq Ramadan considère-t-il que doit être établi « un état de reconnaissance réciproque et de respect mutuel qui ne peut se suffire de l’affirmation définitive et intransigeante d’un cadre laïque enfanté par une histoire à laquelle les musulmans n’ont pas participé [3]». Outre le fait que l’émergence de cette contestation du principe de laïcité, telle que formulée par Tariq Ramadan, véhicule une conception éminemment clientéliste des principes fondateurs de la République - n’hésitant pas à taxer de « fondamentalisme » ce qui n’est somme toute que justification historique -, elle contribue insidieusement à opposer l’Etat de droit au fait religieux.
Or, le droit et la religion sont deux univers nettement moins distants que ne le suggère d’ordinaire les différents acteurs de l’opposition contemporaine entre Islam et République. Les deux systèmes sont en effet animés d’une tension interne rigoureusement identique, consistant à distinguer dans un texte fondateur ce qui peut être contextualisé de ce qui doit demeurer essentialisé. En d’autres termes, la science juridique et religieuse ont en partage le goût du relatif et de l’absolu. Ainsi, à la dissociation juridique entre le public et le privé répond le clivage religieux entre le temporel et le sacré.
En définitive, l’essentiel du litige provient donc de ce que la sphère publique et le temporel sont un seul et même espace - la communauté humaine -, où se heurtent deux ambitions a priori contradictoires. En ce sens, l’affirmation de la laïcité de l’Etat fut la victoire, incontestable autant que clémente, du droit sur le fait religieux. Incontestable car opposant une fin de non-recevoir à toute velléité religieuse quant à la gestion du temporel. La loi de 1905, en consacrant la substitution de l’intérêt général à la raison divine, mettait un terme à plusieurs siècles de concurrence politique.
Néanmoins, bien que bénéficiant dans l’absolu d’une portée erga omnes, la laïcité ne s’en est pas moins forgée au contact de religions — le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme — qui à des degrés divers ont imprégné l’histoire de France et ainsi réussi avec succès leur migration du corps politique vers la société civile.
Grand absent du processus de laïcisation, tardivement apparu dans le tissu social français sous les effets conjugués du processus de décolonisation et du fait migratoire, l’Islam interroge aujourd’hui la laïcité au même titre que les religions établies avant 1905 ont tenté d’infléchir la portée du principe de laïcité.
Partagée entre le souci légitime de faire respecter le principe de la laïcité et la peur d’opprimer une communauté, la France paraît aujourd’hui osciller entre l’intransigeance et la compromission, sans jamais parvenir à ce point d’équilibre qui saurait raisonnablement satisfaire les exigences de la République autant que la réalité contemporaine de son tissu social.
De toute évidence, faire prévaloir une conception hypertrophiée de la laïcité, en ce qu’elle instaurerait un climat d’ignorance mutuelle entre la religion musulmane et l’idéal républicain, ne pourrait que décupler insidieusement la défiance qui prévaut déjà entre les deux parties. Inversement, l’Etat ne saurait, en adoptant une interprétation trop souple de la laïcité, méconnaître les spécificités d’une religion sans risquer de mettre en péril les principes qui assurent la pérennité du modèle républicain.
Par ailleurs, contrairement à la situation de 1905, la problématique de la laïcité ne se réduit plus à un simple rapport de dualité entre l’Eglise et l’Etat, mais s’inscrit dans une relation triangulaire qui se doit désormais d’intégrer les principes issus de l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme. Ainsi, dans l’arrêt Kokkinakis contre Grèce du 25 mai 1993, la Cour européenne des droits de l’homme a considéré que la liberté de religion constituait l’une des assises de la société démocratique, tout en précisant que « dans une société démocratique, où plusieurs religions coexistent au sein d’une même population, il peut se révéler nécessaire d’assortir cette liberté d’une limitation propre à concilier les intérêts des divers groupes et à assurer le respect des convictions de chacun » sans pour autant adopter ni condamner la conception française de la laïcité. En effet, en matière de liberté religieuse, le principe de compétence subsidiaire de la CEDH prend tout son sens, en ce que l’Etat est considéré comme le plus apte à mettre en œuvre des politiques destinées à préserver les équilibres sociaux tout en veillant à la sauvegarde de sa cohérence historique. Seuls les manquements les plus flagrants aux dispositions de la Convention sont donc susceptibles d’être sanctionnés, l’Etat disposant d’une marge considérable d’appréciation quant à sa capacité d’ingérence dans le domaine de la liberté religieuse.
De façon générale, la problématique de la laïcité ainsi renouvelée consiste donc à estimer du bon usage des droits de l’homme entre l’Islam et la République. En d’autres termes, et eu égard à la marge d’appréciation dont disposent les Etats en matière de liberté religieuse, est-il des spécificités du culte musulman qui ne puissent en France bénéficier du régime de protection des libertés fondamentales ?
En l’occurrence, la question des mosquées et celle du voile islamique permettent d’interroger respectivement la laïcité quant à sa dimension collective et quant à sa portée individuelle. Plus précisément, ces deux dimensions d’une même problématique agissent comme de puissants révélateurs de la consistance du principe de laïcité « à la française » : tandis que les revendications musulmanes en matière de construction et de financement des lieux de culte mettent à l’épreuve la neutralité confessionnelle de l’Etat (Partie I), la question du port du voile interroge la consistance même du service public au travers de la défense des libertés individuelles (Partie II).
Notes
1- Cité in La symbolique de la Mosquée de Paris, Dr. Dalil BOUBAKEUR, Recteur de l’Institut Musulman De la Mosquée de Paris.
2- Charles Maurras in L'action française du 13 juillet 1926.
3- Tariq Ramadan, « Pour une laïcité ouverte », Le Monde, 13 octobre 1994.
06 mai 2007
Une menace nommée désir

La peur en Occident. XIVe-XVIIIe siècles. Jean Delumeau. Editions Fayard, 1978, p.147.


