05 juin 2007

Intouchable, par Cosmic Dancer

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   " Le devoir de mémoire est ainsi entièrement centré sur celui qui le reçoit, aux dépens de l'objet auquel il renvoie. Il a plus à voir avec son récipiendaire qu'avec ce dernier. La question de ce dont il faudrait se souvenir se trouve alors posée. Certes, on sait que cela concerne la tragédie dont les juifs ont été victimes, mais est-ce la tragédie, en tant qu'expérience limite de l'horreur humaine, qui en est le centre ou bien les Juifs? Autrement dit, le devoir de mémoire concerne-t-il les Juifs ou les victimes (parmi les juifs), et s'il concerne les Juifs, à quel titre? Les termes de ce dilemme peuvent sembler absurdes car les Juifs et les victimes sont en réalité un seul et même être. Et pourtant, il est clairement posé quand on accuse les Juifs de revendiquer la spécificité de la Shoah et d'en faire un argument au service de leur particularisme "
Les frontières d'Auschwitz - Shmuel Trigano 
 
 
Je me suis demandé à qui appartenaient les pieds, les millions de pieds qui ont creusé la pierre des marches dans les blocks. Millions de pèlerins silencieux accrochés à la rampe pour ne pas défaillir, le corps pris de douleurs de la nuque aux orteils, cherchant l'air quand l'air est lourd entre les bâtiments de brique. Les arbres ont beau étendre leurs bourgeons et les corneilles batifoler, la pelouse crier de vert, ils sont là ceux par qui le grand mal fut révélé, négation mécanique industrielle de l'humanité.

Inscriptions de disparus sur les murs des cellules. Comme un cauchemard connu, impossible de s'y résoudre. Fours et rampes de portage. Impossible de s'y résoudre. Mur réservé aux fusillés, leur horizon entre trois murs. Impossible de s'y résoudre. Blocks de bois reconstruits après destruction des nazis pour faire disparaître les preuves, encore, toujours, puis de prisonniers survivants pour se réchauffer, air froid glacé, rats et vermines, faim, soif, folie, latrines infectes. Impossible de s'y résoudre. Rails, sélection, amas de souliers sans lacets, tonnes de chevelure - les cheveux des morts avec le temps se teintent tous du même jaune sale. Impossible de s'y résoudre. Galeries de photos, fierté de zélés fonctionnaires, milliers et centaines de milliers, milliers de milliers.

Ils sont là ceux par qui le mal fut révélé. Ceux par qui le monde a pris conscience et jugé et interdit que ça recommence.

Pourtant. Où sont-ils, ces millions de pieds qui ont creusé la pierre des marches dans les blocks tandis que se succèdent les massacres. Où sont-ils, ceux qui sont venus jusqu'ici, pour dire aux salopards révisionnistes et négationnistes d'aller se faire foutre avec leurs saloperies de comptables minutieux et pervers, jouissant de leur paranoïaques dérives, pour dire aux salopards qui accusent les juifs de profiter du Crime de rejoindre dans l'enfer des consciences les bourreaux et leurs calculettes.

Je me questionnais. Je refuse qu'on retire aux juifs qui se rendent ici pour prier en mémoire des leurs éradiqués jusque dans les fiches si bien tenues de l'horreur le droit de venir ici prier en mémoire des leurs. Je refuse qu'on reproche aux juifs de porter cette mémoire au prétexte infâme et non avenu que d'autres compagnons d'enfer - tziganes et Polonais, et Russes, tous résistants aussi - disparurent avec eux, dans l'administration de la haine. Tous ceux qui furent exécutés, ici à Auschwitz-Birkenau, et ailleurs à Treblinka, Dachau et ailleurs hurlent dans nos mémoires.

Oui, cet endroit est intouchable. Oui, cette mémoire est particulière. Et oui, elle est le lot de tous, sans exception aucune.