11 décembre 2007
25th Hour
Par Anka

Comment apprécier l’heure qui sera la dernière avant l’Enfer ? C’est à l’évidence une des problématiques les plus attendues du scénario qu’augurait le titre du film de Spike Lee, d’après le roman de David Benioff [1] : 25th Hour, La vingt-cinquième heure, ou 24 heures avant la nuit, en France.
De nombreuses vérités promettaient de jalonner ce film. Des vérités douloureuses sur le milieu carcéral dont on sait la violence, le viol, l’inutile retraite hors de la vie, qui ne vous apprend rien tant qu’à la délaisser un peu plus, sans espoir de retour. Si Dante franchissait les bolges de notre siècle, la dernière ronde entraînerait assurément ses pas vers nos prisons. Des quelques scènes attendues au détour du synopsis, nous n’aurons pourtant aucun aperçu, car le film de Spike Lee s’articule avant tout autour d’un vide.
Montgomery Brogan, dealer, passe ses dernières heures de liberté sous caution à New York, ville de son enfance, auprès de son père, ancien alcoolique rongé par le remord, de ses deux amis d'enfance, et de Naturelle Riviera, sa fiancée, une des seules personnes à savoir où celui-ci cachait sa drogue, susceptible donc de l’avoir dénoncé aux autorités. De ce film, on pourrait retenir l’enchevêtrement des rapports entre quelques âmes dans un New-York en perdition, ou bien les indices qui concourent à expliquer comment et pourquoi un homme choisit le mauvais chemin, puis se retrouve trahi, peut-être, par une femme qu’il semble tenir à distance. Pourtant, le spectateur constate très rapidement que ces interrogations incombent aux proches du condamné, mais importent peu pour celui qui doit être incarcéré pour sept ans au pénitencier d’Otisville.
Ce film est le patient enseignement d’un homme qui doit conduire ses proches à lever les voiles de leurs dernières illusions, guider la main qui accomplira le geste : pour celui qui remonte de l’Enfer il n’est point de retrouvailles, il entre dans une autre réalité, radicalement. Le personnage de Monty Brogan, en quittant la vie, mène ses proches à ses propres funérailles avec une apparente tranquillité qui ne peut qu’interpeller le spectateur.
Des quelques voyages que le personnage principal s’offre au dernier jour, le plus troublant est celui qui le porte à traverser l’amour in absentia.
Spike Lee a filmé avec une infinie pudeur le peu de gestes charnels possibles encore, de ceux qui soulagent l’entourage, pas le condamné. Entouré de ses proches, en une fête d’adieu organisée en boîte de nuit, Monty est presque absent, ne prend guère part ni aux conversations ni aux démonstrations d’affection. Accolades, hugs, poignées de mains, bises, effleurements, regards... Autant d’attentions dont on sent la vacuité. Le corps du condamné s’abolit au fil des heures. Rien ne semble toucher celui vers lequel ces gestes se penchent, celui qu’ils encadrent sans parvenir à retenir sa chute. Tout dans ce film démontre l’opacité de murs plus épais que tant de démonstrations fugaces, parce qu’il les porte en lui. Edward Norton, dans ce film, accorde à son personnage une retenue pudique, bouleversante. Si l’acteur porta de façon évidente le film « American History X » sur ses épaules, on peut lui préférer l’aria que constitue parmi ses rôles ce personnage à la discrétion proprement saisissante.
Durant vingt-quatre heures précédant une violence qui lui promet de s’imposer, pérenne, le personnage ne prendra pas Naturelle, sa compagne, comme on enserre un désir, dans ses bras. Pas une fois ses yeux n’évoquent le désir, le trouble. Le spectateur attend une scène qui ne sera pas même esquissée, et dont l’absence même fait sens dans ce film, construit autour de cette disparition. Le mot peur paraît faible quand il s’agit de décrire une menace tellement présente qu’elle fait agoniser jusqu’au jouir, rendant toute joie caduque. Une actrice fabuleusement charnelle, Rosario Dawson, incarne le rôle de la belle. Mais Monty Brogan semble fuir jusqu’à l’odeur d’une peau exhalant le bonheur refusé. Tout au long du film, alors que le corps de cette femme incarne une tentation, non simplement volupté mais réconfort, le condamné s’applique à tuer l’espoir même d’un soulagement, fût-ce dans l’oubli. Pour elle, il ne parviendra pas même à se forcer. Tout abandon, tout espoir lui sont ôtés en un réflexe mécanique interne au corps redoublant de manière cruellement efficace les effets du système répressif. Dans ce film, tout semble avoir disparu avant les murs mêmes, dont l’horizon nie déjà toute humanité.
Au bout de cette descente aux Enfers, en une scène déconcertante autant que poignante, lorsque Monty Brogan astreint celui qui fut son meilleur ami à le défigurer, le spectateur lui-même est sommé de réprimer sa pitié pour accepter qu’en connaissance de cause cet homme a fait un juste choix, nous fût-il imperméable. Ce film, construit en creux autour d’un épanchement impossible dans la voie solitaire qui vous mène aux barreaux, semble se clore sur ce coup de poing. Spike Lee a signé ici une oeuvre pudique, simple, redoutable de simplicité, qui illustre à la perfection la sentence qui veut qu’un condamné, sur le chemin de la guillotine, ne peut apprécier aucun paysage, fût-il sublime.
Il reste à Monty un dernier voyage, son père est au volant, la prison en ligne de mire.
23:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : 25th Hour, Vingt quatre avant la nuit, Edward norton, Spike Lee



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