24 avril 2009
Le prestige des racailles
Théorie du complot oblige, on avait commencé par mettre en cause la véracité des images. Un type tabassé à quatre contre un dans un bus pour n’avoir pas cédé son portefeuille, abandonné à son sort par le conducteur et les passagers, et last but not least, traité de « sale français de merde » par un agresseur d’origine étrangère, cela ne pouvait se passer en France. Ou alors ce ne pouvait être qu’anecdotique, rien d’autre, un incident de parcours dans la paisible existence de l’Hexagone. Une fois prouvée l’authenticité des images, il fallait donc surtout s’interroger sur l’opportunité de leur diffusion et sur la pureté des intentions de chacun. Ce n’est qu’après ces préliminaires d’usage, censés assurer la bonne moralité de tous les participants au débat, que la question jugée cruciale fut enfin posée. L’agression avait-elle été raciste un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout ?
La victime elle-même, sacrificielle jusqu’au bout, a fait beaucoup pour lever le doute sur la question dans son interview au Figaro. Si des propos racistes avaient été proférés lors de son agression, il fallait prendre en compte qu’ils étaient intervenus « dans un contexte où (les) agresseurs étaient drogués ou ivres ». Et la victime d’ajouter que la « couleur de peau très pâle de l’un des agresseurs » rendait en tout état de cause peu crédible la théorie de l’agression raciste. Dans un tout autre registre, sur Causeur.fr, on a paradoxalement fustigé l’angélisme du jeune étudiant tout en invoquant des raisons nouvelles de douter du caractère raciste de l’agression. Selon Elisabeth Lévy, il importait ainsi de garder à l’esprit que l’injure raciste était monnaie courante en banlieue, « y compris entre personnes de même origine ». Elle suggérait ainsi que tout ce qu’on avait pu entendre de la bouche du dernier agresseur, finalement, n’avait pas grand sens.
En résumé, la messe ne devait surtout pas être dite. Il était urgent de se méfier des évidences, impératif de ne pas s’arrêter au témoignage cru des actes et des paroles, et indispensable de multiplier les précautions pour ne pas tenter malgré soi le démon xénophobe. En clair, le mot d’ordre était de se forger une âme à l’épreuve du réel.
Sauf que les arguments des uns et des autres n’étaient guère convaincants. Inutile de se livrer à de longs développements pour comprendre que le racisme n’est pas un accident alcoolique, et que la pâleur de l’un des agresseurs n’est pas un gage très convaincant de la moralité des trois autres. Difficile également de partager les doutes d’Elisabeth Lévy lorsqu’ils se fondent pour l’essentiel sur la banalisation des injures racistes entre personnes de même origine, tant cette dérive du langage paraît au contraire être le paroxysme du communautarisme, l’instant critique où la stigmatisation de la race est devenu le seul moyen d’exprimer le ressentiment, même dirigé contre quelqu’un de sa propre communauté, réelle ou fantasmée.
Bref, quelle que soit la partition jouée ici ou là, il n’y avait au final aucune raison sérieuse, aucun alibi pour ne pas entendre autre chose qu’une injure raciste dans le « sale français de merde » éructé par le plus acharné des agresseurs. Pas un doute auquel se raccrocher pour édulcorer le réel, pas même un espoir à se ménager : le racisme n’était plus à nos portes mais bel et bien dans la cité, au propre comme au figuré. Et plus grave encore, il avait pris la place autrefois réservée à ce sentiment d’unité qui, s’il existait encore, aurait vu les passagers solidaires anéantir la morgue de quatre gamins abâtardis par l’habitude de l’impunité.
Alors ensuite, savoir si l’agression avait été exclusivement raciste ou non, seulement crapuleuse ou un brin communautariste, quelles avaient été les intentions respectives des quatre délinquants et à partir de quels préjugés ils avaient choisi leur proie, tout cela devenait dérisoire. Et surtout, à trop vouloir sonder les âmes des agresseurs, on en oubliait encore une fois de s’intéresser à celle de la victime, pourtant atteinte d’un mal plus profond que l’angélisme et au moins aussi inquiétant que la rage primitive de ses agresseurs.
« Hostile à toute forme de récupération par des discours démagogiques » autre que le sien, le jeune homme a en effet décidé de porter plainte pour violation du secret de l’instruction et de l’enquête. L’objectif avoué, doctement expliqué par ses avocats pour le Post.fr, est de mettre en garde tous les sites continuant à diffuser la vidéo de l’agression, qui une fois le délit de violation établi pourraient être poursuivis pour « recel de violation du secret de l’instruction ». Interrogé sur l’éventualité d’une action contre le site russe qui héberge actuellement les images, l’avocat affiche la plus grande détermination : « Nous savons que nous nous heurterons à des difficultés mais cela ne nous empêchera pas d'agir. »
Dans d’autres circonstances, la plainte aurait pu être comprise. Dans l’absolu, chacun a droit à l’oubli. Mais lorsque l’on sait que l’étudiant n’a jamais porté plainte contre ses agresseurs, et qu’il a seulement fait part à ce jour de son intention de se constituer partie civile, l’injure faite à la logique et à la morale est trop grande. En comparaison de son indulgence à l’égard des agresseurs, la célérité avec laquelle il prétend poursuivre les témoins virtuels de son agression ne peut être qu’une violence supplémentaire contre la raison.
Sa complaisance pour les agresseurs s’explique, peut-être, par un humanisme hors du commun, par un devoir d’abnégation d’autant plus fervent qu’il a sans doute été encouragé par la peur des représailles. Mais qu’en est-il de son intransigeance retrouvée ? D’où lui vient ensuite cette volonté inébranlable de poursuivre, à travers les diffuseurs de la vidéo et jusqu’en Russie si nécessaire, tous ceux qui se sont sentis agressés à travers lui pour un motif qu’il réprouve et dont il veut nier l’existence ?
On pourrait ici avancer encore beaucoup d’hypothèses, à vrai dire autant que nécessaire pour dissimuler la plus plausible. D’autres peut-être feront ce travail consciencieusement, multipliant les conjectures pour trouver à la victime d’aimables alibis comme elle-même a forgé ceux de ses agresseurs. Il faudra se souvenir alors que si la victime n’a pas hésité un seul instant, cette fois-ci, c’est qu’elle est tout simplement persuadée de n’avoir rien à craindre en poursuivant aujourd’hui de son ressentiment les spectateurs de son impuissance.
Pour beaucoup, mieux vaut sans doute écarter cette hypothèse, car la reconnaître pour vraie conduirait à une autre interrogation, à un doute encore trop honteux peut-être pour faire l’objet d’un débat public. Mettons alors que cette question restera confidentielle ou qu’elle n’est posée que pour la postérité. Mais est-il vraiment certain que la victime aurait si facilement renoncé à demander justice pour elle-même, préféré excuser les coupables et accabler d’instinct ses semblables, si la civilisation avait réellement conservé ce prestige que surpasse aujourd’hui la crainte des barbares ?



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